Un mois déjà

Un mois déjà. Depuis que tu es parti, maman n’arrête pas de chuter, à la fois d’amour et de désespoir. Les souvenirs affluent en son esprit par vagues pour venir s’échouer au coin de ses yeux et perler sur ses joues tremblotantes. D’un pas mal assuré elle vacille et je les observe, impuissante, tomber de manière éparses sur le carrelage froid de la cuisine. Les pieds dans l’eau et le cœur au large, voilà de quoi sont faites nos vies maintenant.

Je l’observe épousseter les placards à présent vides: la poussière volette puis se dissipe, tandis que dans nos têtes se rejouent les courts-métrages d’une vie passée qui déjà s’étiole. Le vide qui sévit en nos cœur s’est étendu à cette maison qui, il y a encore un mois, était la nôtre. Impuissantes, nous assistons à l’effondrement de ce foyer qui a vu naître et mourir les fondations de la si jolie famille que nous avions construite tous les trois et qu’un battement de cœur en trop a fait voler en éclats.

Mes yeux fatigués essaient de lire au travers de ses grandes pupilles chagrines dont le salin fane le joli bleu pervenche de ses iris. J’aimerais tellement trouver les mots pour la consoler, qu’ils puissent l’étreindre et dans leur étreinte contraindre la douleur infligée par le vide que tu laisses en nos cœurs.

Mais les mots restent bloqués au fond de ma gorge, en proie aux émotions violentes qui me traversent. J’aimerais plonger une main dans ma bouche et descendre au plus profond de mon être pour lui montrer les sentiments qui m’accablent et que je suis incapable d’exprimer. Comme ils hurlent en moi et se débattent en un fracas de silence. Mais je reste muette et interdite, incapable de faire sortir ne serais-ce qu’un mot de ma bouche, un mot qui la touche.

Tandis qu’elle étouffe un sanglot je l’enlace tout contre moi et baise son front comme le ferait une mère à son enfant pour le rassurer, comme elle l’a fait tant de fois pour me consoler. Je réalise alors que les rôles se sont inversés pendant la nuit : non sans mal, je serre les poings et refoule mes larmes. Il me faudra être forte pour nous deux à présent, je le sais. Des baisers volés viennent alors picorer mes joues et je me remémore à quel point c’est douloureux, d’aimer et d’être aimé, lorsqu’on sait qu’en un battement de cœur tout peut s’arrêter.

L’odeur âcre du café chaud nous enveloppe tandis que la minuterie du micro-onde retentit. Je desserre mon étreinte et remplis, pensive, deux grandes tasses de ce liquide opaque qui maintient en éveil nos corps et nos cœurs, anéantis.

La vie nous prépare à bien des choses, mais jamais à dire adieu aux gens qu’on aime. Je le sais trop bien, pour l’avoir vécu trop de fois, et pourtant… Un mois déjà, passé à vivre de mort et à mourir de vie, à se réveiller chaque matin avec le souhait profond que tout ceci ne soit qu’un horrible cauchemar, un long mois sans toi à ne plus savoir comment chanter la vie. Les questions défilent et les réponses restent sans fin.

Qui a pris ta lumière pour la cacher au plus profond des ténèbres? Qui a pris ta chaleur pour l’emmener au plus glacial des confins? Sur toi dis moi, qui a osé utiliser le droit de mort?

La fatigue m’avale et la douleur m’étreint.

J’espère que tu me pardonneras de ne pas me sentir encore prête à te lâcher la main.

Tu étais à mes yeux l’éternel qui rayonne, l’éclaircie au travers des plus violentes tempêtes, un éclat de rire qui ne peux finir et avant tout pour moi, un père : celui que je n’ai jamais eu et que la vie m’avait déjà fauché enfant.

Et me voilà de nouveau le cœur orphelin, à jamais empli de salin.

Le tintement des tasses qui s’entrechoquent dans le lave vaisselle me ramène douloureusement à l’instant présent. Le café me laisse un goût d’amertume dans la bouche et la vie la désagréable sensation d’être sans cesse mises sur la touche: spectatrices impuissantes des drames qui rythment nos vies, condamnées à voir les gens que nous aimons perdre la vie.

Elle sort de la cuisine, je la rejoins et passe un bras protecteur autour de ses épaules abattues de chagrin. Elle s’arrête, ses yeux rougis et gonflés m’observent, cela lui demande un effort considérable mais je la vois esquisser un rapide sourire puis elle me chuchote tout bas: « Tu sais que je t’aime, toi? ». Une chaude lumière baigne nos corps et le mur de l’entrée sur lequel se reflètent nos ombres qui ne font plus qu’un. Les yeux embués de larmes je dépose un baiser sur sa joue et j’enlace mes doigts autour de sa main tremblotante avant de lui chuchoter à mon tour: « Moi aussi, je t’aime ».

☕️

A good friend once said I can love you but still let you go. […] I love you and I let you go. I miss you and hope wherever you go next you feel peace you feel safe in a way you never did here. Wherever you go next I hope you know that I love you.

~ Clay Jensen, 13 Reasons Why.

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6 réflexions sur “Un mois déjà

  1. Tes mots m’ont touchés droit au coeur et quelques larmes ont roulé sur mes joues. À travers ta prose, on ressent toute la force de l’amour qui vous unis. Et même si c’est bien peu comparé à tous ce que vous traversez en ce moment, je t’envoie toute mon affection ❤

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