J’écris

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« Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les être humains normaux : les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un : ça peut devenir très douloureux. »

Dans le livre « La Vérité sur l’affaire Harry Quebert » de Joël Dicker le brillant Harry Quebert, ancien professeur de lettres et écrivain de renom, inculque à son jeune poulain, Marcus, écrivain en devenir, qu’il est impératif d’écrire afin de donner du sens à sa vie.

Aujourd’hui plus que jamais, cette phrase résonne en moi comme une évidence, et pourtant…

Cela va faire maintenant quelques années que je n’arrive plus à jouer des mots comme je le faisais auparavant, principalement car je pense que les raisons qui me poussaient à écrire il y a de cela quelques années ne sont plus les mêmes qui me poussent à vous écrire ces quelques mots aujourd’hui.

A la mort de mon père, écrire est devenu un moyen pour moi de coucher noir sur blanc mes peines et mes tourments afin d’extérioriser, de formaliser et de personnifier la douleur incommensurable qui s’était emparée de moi et pétrifiait mon être. Non seulement écrire me permettait de marcher dans les sillons de mon père et de me rapprocher de lui sur un plan intellectuel ; mais sans le savoir encore cet exercice de style anodin pour la fillette puis l’adolescente que j’étais à l’époque, me servait d’expérience cathartique. Il m’aiderait à faire la paix avec (la plupart) de mes démons. En parler ne me permettait pas seulement d’apprendre à mieux vivre avec, mais avant tout, le fait de les immortaliser noir sur blanc représentait pour moi comme une assignation à comparaître de cette sombre chose qui avait progressivement pris racine en moi et que je souhaitais exterminer.

A l’époque, je n’écrivais pas juste pour donner du sens à ma vie. Écrire était devenu pour moi un acte de rébellion qui me permettait de clamer l’injustice éprouvée suite à la mort d’un être cher. Mais écrire était aussi devenu pour moi le seul moyen de survie tangible qui me raccrochait encore à la vie. Toutes ces années, j’avais fondée ma vie autour de cette simple vérité qui naissait de ce simple besoin : l’écriture mènerait à mon salut. Elle était devenue mon levier pour atteindre l’ataraxie. Lorsque j’étais traversée par ces moments intenses de solitude, de souffrance et de doute, ma plume confessait à la feuille ces sentiments et ces peurs dont je ne pouvais parler à personne, pas même à ma mère.

L’écriture est le langage de l’absent. ~ Sigmund Freud.

C’est ainsi qu’au fur et à mesure des années j’ai noirci de bleus, carnets après carnets, mes afflictions tel un leitmotiv incessant. Une dizaine d’années plus tard et à bout de mots, les souvenirs et la douleur avec s’étiolant au fil du temps, à l’urgence des premiers jours qui m’avait animée s’en est suivie une période d’accalmie où loin de l’écriture j’ai pu commencer à m’épanouir en tant que femme – bien que mon passé et les angoisses s’y rattachant me sautaient encore parfois à la gorge et me poussaient à me replier d’autant plus sur moi même.

Sans m’en rendre vraiment compte, vivre ma première histoire d’amour m’a progressivement détourné de l’écriture. J’étais follement amoureuse, aussi cliché que cela puisse paraître, je vivais d’amour et d’eau fraîche et même si parfois les démons refaisaient surface, ils ne restaient pas assez longtemps pour gâcher le bonheur qui m’animait alors. Un beau jour, j’ai complètement cessé d’écrire : ce n’était plus la mort mais l’amour qui donnait à présent un sens à ma vie. Jusque là je n’avais appris à écrire que dans des situations de mal-être extrêmes, écrire le bonheur me paraissait improbable, inimaginable. Et pourtant en moi un manque se fit rapidement fait sentir, sans que j’y donne suite pour autant.

Je ne sais pas si ce sont les écrivains qui sont seuls ou si c’est la solitude qui pousse à écrire.

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Il me semble que c’est à partir de ce moment là que tout a commencé : en perdant cette habitude d’écrire, c’est une partie de moi-même que je taisais. Lorsque, quelques années plus tard, moi et mon conjoint de l’époque nous sommes séparés, je me suis retrouvée de nouveau seule avec mes (pires) (et nouveaux) démons – et j’avais perdu mon meilleur allié dans la bataille: le pouvoir des mots m’avait été arraché. J’avais tout simplement perdu l’habitude : toutes ces émotions, tous ces sentiments que j’avais intériorisés. Je ne savais ni par où commencer ni comment m’y prendre. Ce geste si anodin que j’avais pratiqué depuis mon enfance pendant de longues heures m’était à présent étranger. Je me sentais telle une coquille vide, perdue dans mon monde de solitude – et plus encore alors je me suis repliée sur moi même.

Je n’arrivais tout simplement pas à écrire car je ne savais tout simplement pas quel sens donner à ma vie. J’avais vécu l’écriture comme une catharsis, et je ne savais alors l’appréhender de manière différente. L’histoire de cette petite fille fragile et naïve qui venait de perdre son papa s’était comme cristallisée en moi : toutes ces années j’avais vécu à travers cette image. Écrire m’avait donné la force d’être plus que ça, d’appréhender un autre moi, mais maintenant que je n’avais plus les mots, je vivais au travers des maux.

L’écriture est la peinture de la voix. ~ Voltaire

J’ai alors continué à intérioriser toutes ces émotions et ces sentiments, impuissante, sans vraiment savoir quoi en faire. Je les ai emmagasinés, engloutis, jusqu’à ce qu’ils me dévorent et m’aliènent complètement. A bout de mots et de cœur, j’ai plié sous le poids du silence à en rompre mon humanité de ces maux que je n’arrivais alors plus à décrier.

Et puis est arrivé un jour où l’envie de sortir de cette bulle de mal-être dans laquelle je me confortais s’est faite plus pressante. J’ai alors ressorti ma vieille feuille jaunie, mon crayon à la mine asséchée et je suis restée prostrée là, attendant que la magie opère de nouveau. J’ai répété ce geste, inlassablement, comme pour extraire à l’aide de ma pipette à plume ces pensées qui me causaient de si gros nœuds à la tête.

J’ai recommencé à les encrer, une à une, afin qu’elles ne me fassent plus jamais de mal. Le processus a été long, douloureux et semé de pages blanches. Cependant, vivait en moi cette conviction inébranlable à laquelle je n’avais jamais cessé de croire toutes ces années: le pouvoir de l’écriture était bien réel, et s’il m’avait sauvé par le passé, alors le simple acte d’écriture, qu’il soit concluant ou non, me serait salutaire.

Dans les livres il y a des chapitres pour bien séparer les moments, pour montrer que le temps passe ou que la situation évolue, et même parfois des parties avec des titres chargés de promesses, La rencontre, L’espoir, La chute, comme des tableaux. Mais dans la vie il n’y a rien, pas de pancarte, pas de panneau, rien qui indique attention danger, éboulements fréquents ou désillusion imminente. Dans la vie on est tout seul avec son costume, et tant pis s’il est tout déchiré. ~ Delphine de Vigan

Pour savoir qui je suis, il suffit de me lire. A travers le procédé d’écriture j’ai modelé mon identité au fil des années: je l’ai tantôt noircie de long en large et elle est parfois restée immaculée blanche, comme insaisissable.

L’écriture est l’allié qui m’a permis d’affronter mes plus grandes peurs et mes plus profondes angoisses. Cela a été et sera à jamais le fil conducteur de ma vie, celui qui m’a permis de franchir les obstacles, de gravir mes monticules de douleur et de me redéfinir sans cesse afin de ne jamais laisser ce mal-être me définir.

J’ai toujours vécu au travers des mots et qu’il vente ou qu’il pleuve je le sais à présent: j’écris et j’écrirai toujours. Ma plume n’est pas celle de Victor Hugo et ma prose est bien loin de l’égaler mais peu m’importe, car à travers cet acte sacré c’est moi-même que je crée. Et je ne peux que vous inviter à en faire de même.

Ecrivez-vous, réalisez-vous.

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2 réflexions sur “J’écris

  1. Quel bel article ❤ tes mots m'ont profondément ému. Je suis désolé pour cette perte que tu as subie si jeune …
    Pour des raisons différentes, j'ai aussi beaucoup écrit quand j'étais adolescente, je dessinais aussi, c'était un peu une façon d'exorciser certaines choses. Et que j'ai perdu avec le temps … j'aimerais pouvoir renouer avec cette passion.
    Des bisous xxx

    Aimé par 1 personne

    • Merci Elodie, tes mots me touchent ❤ je dessinais pas mal à cet époque également, principalement au fusain mais je n’étais pas très douée, je n’ai d’ailleurs fait qu’un an de dessin puis j’ai arrêté 🙂 C’est difficile de se remettre à l’écriture, cela reste un exercice de style, mais c’est tellement gratifiant ! J’espère que tu retrouveras cette passion très vite 🙂

      Aimé par 1 personne

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